L'argent divise des riverains de Socapalm

Entre plaintes et désistements, des populations riveraines de la Socapalm restent perplexes dans ce dossier dont la compréhension les échappe.

Une affaire d’argent aux contours flous anime des villages riverains de la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm) dans le département de l’Océan. Ici et là on évoque des sommes d’argent distribuées à certains habitants dans le cadre d’une procédure judiciaire engagée contre l’entreprise agro-alimentaire. Dans le même temps, d’autres voix résonnent sous le manteau pour signaler des incompréhensions dans la procédure et crier aux promesses financières non-tenues.

Des informations recueillies à la chefferie traditionnelle de 3ème degré de Poungou Aviation, une localité située à 13 Km de Kribi, mettent sur une piste. Mais il faut encore déblayer le chemin. Le reporter apprend ici qu’il y a quelques années, un avocat français, Me Fiodor Rilov et un riverain de la Socapalm, Martin Biyong, avaient sillonné les villages riverains. Ils auraient promis à certains habitants une somme de 20 000 euros (environ 13 000 000 F. Cfa) en contrepartie d’une adhésion à une plainte contre l’entreprise spécialisée dans la production de l’huile de palme auprès de juridiction française.

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Ocde

Pour Hervé César Bimbpang, le chef de comité de développement de Poungou Aviation, cette plainte tire sa source d’une précédente initiative de 2009 d’un habitant du village installé en France. Le Sieur Ngangang David a déposé une plainte, ou plus exactement une «circonstance spécifique » contre la Socapalm auprès du Point de contact national pour violation des principes de l’Organisation de coopération et de développement économiques (Ocde). Il cite entre autres griefs évoqués à l’époque, la question des droits du travail, des droits humains, l’environnement.

« Au bout de quatre ans de débat, la Socapalm, filiale du groupe Socfin, reconnait d’enfreindre certains principes directeurs de l’Ocde. Des efforts que Socapalm fait depuis quelques années résultent de cette affaire. C’est après ce boulevard ouvert que différentes associations et Ong ont pris le relai. L’avocat Rilov a rencontré des gens dans leur village. Quelques années après, on apprend qu’il y a eu de l’argent et qu’on a distribué à certaines personnes », raconte Hervé César qui croit savoir qu’à Poungou Aviation personne n’a reçu de cet argent et que certains habitants ont désisté.

Au village Poungou, on connait bien l’affaire qu’on qualifie ici et partout ailleurs « d’argent des mouches ». Nicolas Sabonguié, un natif du coin, indique que lorsqu’il a appris que son nom figurait sur la liste des bénéficiaires, il a aussitôt rédigé une lettre de désistement qu’il a déposée à la sous-préfecture de la Lokoundje à Fifinda. Il informe qu’il était mentionné devant son nom qu’il devait percevoir une somme de 560 000 F. Cfa.

« Plusieurs personnes ont perçu cet argent. J’ai appris que certains ont eu même un million. Quand le représentant du sous-préfet m’a informé que j’étais parmi les bénéficiaires, j’ai rédigé une lettre de désistement. Je ne pouvais pas m’engager à dire oui. Beaucoup d’autres ont désisté comme moi. Je n’ai été ni contacté au début, ni mis au courant. Je ne pouvais pas bénéficier d’une somme dont je ne connaissais pas la provenance »,

argue Nicolas Sabonguié.

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Argent des mouches

A la sous-préfecture de la Lokoundje, on reconnait avoir été saisie d’une telle affaire et que des désistements ont été enregistrés. Le chef de terre affirme avoir organisé des réunions avec les personnes prétendument plaignantes pour comprendre la démarche. « Lors d’une descente, les personnes ne se reconnaissaient dans la plainte déposée devant les juridictions françaises. Elles reconnaissent que certaines Ong et un avocat étaient venus pour savoir si les activités de la Socapalm avaient un impact. Sans le savoir, les populations ont parlé naïvement de leurs problèmes. Elles ont fait savoir qu’en saison pluvieuse, il y a des mouches qui pullulent », explique Mathieu Brice Yebga, le sous-préfet. Pour certaines populations, ce paiement à travers Bange Bank serait une compensation contre ces mouches envahissantes.

Le sous-préfet relève que cette affaire Rilov concerne cinq villages dans son périmètre de commandement et quelques 250 noms de villageois ont été cités. Sur la dizaine de griefs formulés, les populations ont reconnu de manière générale être victimes d’un certain nombre de choses. « C’est le rapport qui a été envoyé à la Socapalm. Mais les populations disent n’avoir pas commis quelqu’un pour les représenter à l’étranger. C’est un peu comme la mafia. C’est un dossier qui existe depuis et qui a été relancé en 2023. Certaines personnes sur les listes sont déjà décédées », fait savoir Mathieu Brice Yebga.   

Seulement, plusieurs habitants attendent toujours de percevoir le fameux « argent des mouches ». Le chef de Poungou Aviation, ce village de 500 habitants, fait partie de ceux à qui il a été demandé d’ouvrir des comptes bancaires auprès de la Bange Bank. Son compte attend toujours d’être approvisionné. « Je reçois déjà des messages de la banque pour me rappeler que mon solde est débiteur », indique -t-il. Se souvient -t-il des circonstances de son enregistrement sur cette liste où les différents concernés, dit-on, ont remis leur Carte nationale d’identité et ont mentionné noms, localités d’origine et signatures pour donner quitus à Me Rilov de porter leur voix ? Le chef n’est pas très discursif sur ce sujet et évoque un flou dans sa mémoire.

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Troubles à l’ordre public

A Lendi Aviation, un autre village riverain de la Socapalm dans le Canton Mabi-Sud, « l’argent des mouches » divise aussi. Mais les langues se délient très peu. Le chef du village dit ne rien connaitre de cette affaire qui ne l’intéresse pas. Il reconnait tout juste que : «Il y a eu une réunion à l’école publique du village. On a indemnisé les gens ». Sans plus. Martin Biyong, dont le nom a été cité aux origines de cette procédure, nous le rencontrons à Lendi le 26 janvier 2026. Il n’est pas non plus très loquace. Il indique tout juste que la plainte est partie de 145 à près de 3000 plaignants et qu’il fait partie des plaignants. Sans plus. Il n’est pas favorable pour une interview, encore moins un rendez-vous pour discuter du sujet.  

C’est bien ici à Lendi que les autorités administratives ont été saisies pour une mission de maintien de l’ordre en 2023, lors d’une descente de la Bange Bank sur le terrain à l’effet de procéder à des paiements. Des populations surprises de l’absence de leur nom sur la liste des bénéficiaires préparaient un mouvement d’humeur, apprend-on. «Nous avons eu une rencontre avec les personnes concernées par la plainte à Lendi. Les 21 personnes confirmaient leur implication dans la plainte ; soutenaient que les activités de la Socapalm impactaient leur environnement. Qui paie ? Comment s’est payé ? Pas de réponse. Nous savons juste que les gens devaient passer à Bange Bank. C’est une opération non suivie par les autorités. Si c’était le système de pollueur-payeur, ce serait la Socapalm qui paierait », s’interroge Bertrand Foe Ndono, le sous-préfet de l’arrondissement de Kribi 1er. Chez lui, aucun désistement formel n’a été enregistré.

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Cadre de concertation

A la direction générale de la Socapalm à Douala, on déplore le fait qu’aucune sollicitation officielle n’a été adressée à la Socapalm, ni pour recueillir sa position sur les accusations formulées, ni pour organiser une visite de ses sites en vue d’une évaluation objective de ses activités et de sa démarche d’amélioration continue. « L’entreprise constate que diverses allégations ont été relayées publiquement sans qu’elle ait été préalablement mise en mesure de faire valoir son point de vue, ce qu’elle regrette. La Socapalm demeure disposée à collaborer avec les autorités compétentes et les parties prenantes légitimes, dans un esprit de responsabilité, de transparence et de respect mutuel, en faveur de la cohésion sociale et du développement durable local », fait savoir le service de communication de l’entreprise.

La filiale du groupe Socfin rappelle l’existence de mécanismes structurés de dialogue bipartite et tripartite opérationnels dans ses zones d’implantation, notamment à Kienké, associant les communautés riveraines, les autorités administratives et les représentants de l’entreprise. Ces cadres, explique la Socapalm, permettent d’aborder de manière régulière toute préoccupation sociale, foncière ou liée au développement local, et de rechercher des solutions concertées dans l’intérêt commun.

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Rse

Le chef de terre de Kribi 1er s’étonne justement de ce que ledit cadre de concertation qu’est la tripartite présidée par le préfet de l’Océan n’aie pas été sollicitée pour connaitre de ces préoccupations des populations. La plateforme, apprend-on, se tient chaque trimestre pour mettre sur la table les problèmes posés par les populations et harmoniser la cohabitation entre la Socapalm Kienké et les riverains. Ceux qui ont l’occasion d’assister à ces discussions disent leur surprise de voir que la Socapalm soit attrait en justice. Ils relèvent que les efforts de la Socapalm sont constants pour harmoniser les relations. Dans le volet Rse, on cite à l’actif de l’entreprise agro-alimentaire des projets communautaires comme la construction des forages, les réaménagements des salles de classe. Hervé César Bimbpang relève pour le féliciter, qu’après le recours auprès de l’Ocde en 2009, la Socapalm a fait des efforts significatifs.

« La Socapalm il y a 20 ans n’est pas la Socapalm qu’on a aujourd’hui. Il y avait de la condescendance. Ce n’était pas possible d’avoir un échange avec qui que ce soit. Tout n’est pas or, mais il y a des efforts, il faut le reconnaitre. Depuis six ans environ, la Socapalm dialogue. Elle met à la dispositions des populations riveraines une enveloppe de 18 millions F. Cfa pour la réalisation de micro-projets. Les villages soumettent des projets et la Socapalm les finance. Une partie de l’électrification de Poungou village est du fait de la Socapalm. La case communautaire aussi a été construite par la Socapalm. Il y a plusieurs autres réalisations dans les villages riverains de Socapalm Kienké», se réjouit -t-il. Et de rappeler que la Socapalm a décidé de ne pas faire de projet d’extension.

Au village Ndoumalè aussi, Armand Nnwang reconnait également que la Socaplam dialogue avec les riverains sur les questions comme l’espace vital et autres projets. Il dit faire partie des personnes qui ont donné mandat à « cette Ong » à travers un formulaire. « Jusqu’à présent nous ne savons pas encore ce qu’il en est. Est-ce que ce mandat a porté ? Est-ce que cette Ong a vraiment commencé son travail ou pas ? », s’interroge -t-il. En attendant d’obtenir une réponse, le flou persiste autour de « l’argent des mouches » dans les villages riverains de la Socapalm.   

Mathias Mouendé Ngamo