Il fait très froid. Je suis immobile. Les pieds gèlent. La peau devient pale. Je le ressens. Les bruits de l’extérieur ont complètement disparu. Une seule voix au loin est faiblement perceptible. Difficile de cerner ce qui est dit. Cette voix marmonne quelque chose de peu audible. Mais tous mes sens sont comme éteints pour maitriser tout ce qui se passe autour de moi. Après un effort surhumain, je perçois enfin un brin de phrase : «Ça va. C’est fini. Tu peux partir ».

A cette demande vocale, j’essaie de quitter les lieux. Dans ma tête, je crois d’ailleurs avoir marqué un premier pas. Avant de me rendre compte que je suis toujours là, statique. «J’ai dit ça va ! », répète la voix, cette fois un peu plus insistante. J’essaie à nouveau de partir. Mais je suis comme retenu par une force invisible.

L’avoir recouvert d’un drap blanc et l’avoir conduit dans l’ambulance assis près de son corps inerte m’a laissé un peu indifférent. J’ai d’ailleurs fait toutes les courses relatives aux modalités de dépôt de corps à la morgue sans verser une seule goutte de larme. Entre l’établissement de la facture zéro, l’achat de la housse mortuaire ou les formalités pour le retrait du certificat de genre de mort et permis d’inhumer, j’étais rester fort, distant. J’ai choisi avec grande sérénité la catégorie dans laquelle je souhaite que sa dépouille soit conservée. Mais devoir abandonné papa dans cette salle glaciale avec un inconnu, c’est une mission compliquée.

Rester fort

La longue liste des exigences de la morgue

Mon cerveau commence à manquer d’oxygène. Face au regard stupéfait du morguier qui attend mon départ pour probablement se mettre à l’œuvre, moi, la tête baissée, j’attends que papa me dise quoi faire. Qu’il me fasse juste un signe de la tête. Qu’il me rassure ou me demande de partir sans crainte. Ca y est ! J’entends une voix. Il me pale. «J’ai dis de partir. Sauf si tu as quelque chose pour moi ». Oups. C’est encore le morguier qui s’impatiente. Cette fois, il faut partir. Les quelques quatre mètres qui séparent l’enceinte de la morgue au bureau du major ont comme par enchantement décuplé. On avance le pas lourd vers la sortie.

Il faut rapidement refaire ses traits de visage. Maman est juste de l’autre côté de la porte. Il faut rester fort pour elle. Elle qui, à mes côtés, a passé trois nuits blanches au chevet de son époux va devoir lui dire adieu après plus de quarante ans de mariage. Elle, si attachée à la foi chrétienne, devra se séparer de son mari un 14 août (2024), veille de l’Assomption. J’essaie de deviner tout ce qui s’agite dans son esprit. Implore-t-elle la vierge Marie de la réveiller de ce cauchemar avant sa montée au ciel ? Se remémore -t-elle des beaux moments passés avec son conjoint ? Je lui tiens la main pour un retour à la réalité. D’ailleurs, il va falloir quitter les lieux. D’autres malheureux garde-malades en pleurs attendent aussi d’être servis.

Et mon téléphone ne cesse de crépiter. Les frères et membres de la famille viennent aux nouvelles. Un nombre infini de fois. Mais la nouvelle, elle, ne change pas. « Oui, Papa est décédé. Je viens de déposer son corps à la morgue de l’hôpital Laquintinie de Douala. Nous sommes en route pour la maison». Je réponds ainsi à un proche de la famille avant de stopper un taxi course pour la maison.

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Obsèques clés en main

Si je pensais en avoir fini de sitôt avec la morgue, ce n’est visiblement pas le cas. Allongé sur le lit, je cogite sur les démarches pour l’achat d’un cercueil, les moyens de transport du corps et tout le nécessaire pour la veillée et l’inhumation…. Et voilà que la morgue, comme connectée à mon esprit, me rappelle.

«Allô, c’est Mathias ? Le fils de Ngamo Emalé Pierre? Je vous appelle de la part du Major de la morgue. Déjà mes condoléances. Alors avez-vous déjà choisi une date pour la levée de corps ? », me demande l’interlocutrice qui ne s’est pas encore présentée.

A la question qui êtes-vous ? Elle répondra par le nom de l’entreprise xxxxx Services. Elle va ensuite détailler le long chapelet de services qu’offre sa boite. En clair, il s’agit d’obsèques clés en main. Tout y est : services de pompes funèbres, corbillard, service d’escorte et de sécurité, décoration, service de café, bière à pression, beignet-haricot-bouillie, habillement mortuaire …… Jusqu’aux groupes d’animation de benskin. Yes papa !!!

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Attention aux arnaques

Je trouve la formule de politesse pour prendre congé de mon interlocutrice. Je lui indique que je ne suis pas en charge de tout. Les tâches ont été reparties entre mes frères et moi. Vous pensez que ça s’arrête là? Elle va rappeler au moins trois fois encore, des jours différents, en m’indiquant que la date de levée du corps approche. Tout un harcelement. Comment était -t-elle au courant avec tant d’exactitude de la date de la mise en bière ? Je conclu qu’il s’agit de toute une industrie.

Ce n’est pas la seule «démarcheuse funéraire» d’ailleurs. Il y a cette voisine qui vous propose les services d’une décoratrice d’intérieur. Ce proche qui vous recommande tel autre service. Et après une vérification rapide à côté, leurs prix qu’ils disent «prix de famille», «prix entre nous», sont bien au dessus de la moyenne. Un vrai marché où ils attendent leur pourcentage. Malgré le cœur affligé, il vaut mieux rester très sain d’esprit pour ne pas …

Fin partie 1

Mathias Mouendé Ngamo