Je ne sais pas pour vous, mais moi je n’ai pas passé de bonnes fêtes de fin d’année. Quand les gens criaient « Bonne annéééee !!!! », ma gorge sèche n’avait pas cette capacité pour élever la voix haut vers les cieux. Le visage triste, je suis resté sagement assis dans mon salon, un œil perdu dans la télévision. Il y a pourtant eu des signes annonciateurs de ce que la fête allait avoir un goût amer chez moi cette année. Mais je ne suis pas encore un grand initié pour les décryptages.

Déjà le vent de « foirage » qui a soufflé à la mi-décembre était un des premiers signes annonciateurs. Mais j’ai pu sortir la tête de l’eau. Ensuite, les factures d’électricité, de télévision (Canal+) et d’eau se sont présentées simultanément. Il y a vraiment des mois de ndem comme ça. Mais bon ! Une fois réglée la facture Canal+, retour des images. Eneo qui est en mode prépayé chez moi a aussi reçu son argent par paiement mobile. L’entreprise a aussitôt renvoyé l’énergie électrique.

Robines muets

Mais chez #EnéoDeLeau (C’est comme ça qu’on appelle Camwater chez moi), ce n’est pas la même politesse. Déjà que les robinets étaient à sec une semaine avant que je ne me présente au guichet le 20 décembre 2021 pour régler la facture. Ici, même après paiement à la caisse, pas une seule goutte d’eau à la maison. Les robinets sont restés muets. Mais il faut rester positif. C’est ce qu’on m’a appris. J’ai donc croisé les doigts en me disant : «C’est quand même la fin d’année. Peut-être la Camwater se prépare pour fournir un bon débit d’eau pour les fêtes et la grande messe du football africain, la Can, si chère au chef de l’Etat et au peuple camerounais».

Aucune goutte d’eau le 21 décembre. Rien le 22. Dans la nuit du 23 décembre, en allant uriner vers 2h du matin, j’essaie d’ouvrir les robinets. Oyéhh, l’eau coule. L’émoticône du sourire se colle sur mon visage. Le Seigneur a exaucé mes prières. Je repars me coucher, tout heureux. Je vais faire le plein des récipients au réveil le matin. N’est ce pas je savais que je maitrisais ? Debout à 6h du matin, j’aligne les bidons en chantant : « Il est né le divin enfant … ». Au moment d’ouvrir le robinet de la cuisine, je deviens aphone. EneoDeLeau a repris son précieux liquide au calme.

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Taro et Eru cherchent eau potable

Que dire à Madame ? Elle qui a décidé de ne faire que des repas traditionnels pour ces fêtes de fin d’année. Pour le 25, elle a projeté de faire du Water Fufu  and Eru. C’est un repas fait de légumineuses (feuilles de waterleaves et feuilles d’okok) et de manioc trempé. Comme vous entendez beaucoup le mot ‘’Water’’ dans le nom du mets là, c’est ainsi que ça demande aussi beaucoup d’eau pour sa préparation.

«Les feuilles ont besoin d’être bien lavées à grande eau. Il faut éliminer tous les grains de sable, la poussière et autres déchets qui se sont agrippés aux feuilles. Il faut laver plusieurs fois. Il faut aussi de l’eau pour laver et cuire la viande. Une autre  eau pour tourner le water fufu …».

Non, je ne suis pas devenu un expert en cuisine de mets traditionnels locaux. C’est Madame M qui m’explique pourquoi il lui faudra absolument de l’eau en quantité. Maintenant je stresse sur une affaire qui ne me concerne pas. Euh, si un peu quand même. C’est à moi que revient la charge de l’approvisionnement en eau à la maison. Je garde espoir. Il y a encore le 24 décembre.

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Les quatre éléments de la Nature

Toute la nuit du 24 décembre, j’ai veillé pour attendre la naissance de l’enfant Jésus en scrutant le robinet. Je ne sais plus le nombre de milliers de fois que j’ai dû tourner et retourner. J’ai dû laisser le robinet ouvert pour m’avertir de l’arrivée de Jésus, pardon de l’eau. RIEN. J’ai veillé toute la nuit.

L’horloge affiche déjà 6h30. Nous sommes le 25 décembre. Jour de Nöel. Pas une goutte d’eau. Madame n’a rien changé à son programme culinaire, me prévient -t-elle. D’ailleurs, elle a déjà fait son marché la veille. Il faut gérer la pression là. Il faut trouver de l’eau de toute urgence! C’est où vous vous rendez compte alors qu’il suffit qu’un des quatre éléments de la nature vous manque pour que tout vous manque.

A 8h le 25 décembre, je rassemble quatre bidons de 10 L chacun. Je vais à la chasse à l’eau au quartier. C’est le forage qui est à l’ordre du jour. Il faut s’aligner et attendre. Les enfants s’y bousculent avec les petites bouteilles, les bassines de leurs ainés. Ça grouille. Avec un bon concours de patience, le premier tour est effectué. J’y retourne rapidement pour un deuxième tour. Le forage est déjà fermé. Pourquoi ? Ne me demandez pas. Le gars qui gère ça fait souvent comme bon lui semble.

L’eau minérale pour cuisiner

Pour la sauce (Eru), il faut au moins une eau de bonne qualité. A la boutique, deux bidons de 10 L d’eau minérale sont achetés en renfort. On a jonglé comme on a pu. Le Water fufu and Eru était bien à table pour Nöel. Et au nouvel an, Madame M a décidé de faire du Taro à la sauce jaune. On dit comme ça, elle-même là elle n’est pas facile hein. Elle attend seulement quand l’eau potable joue à la plus belle femme du village pour préparer les repas délicats.

Le 31 décembre, Camwater se fâche et envoie un peu d’eau avant de reprendre rapidement sa chose. J’ai encore jonglé comme à mon habitude et Madame M a pu faire la cuisine. Mais elle a dû diminuer les quantités. Du coup, on a décidé de ne plus inviter les gens à la maison comme de tradition.  

« Celui qui va venir et trouver qu’il y a encore du taro, on le sert. Si c’est fini, c’est que c’est fini », s’est -t-on résolu, le cœur serré.

Les premiers arrivés étaient donc les premiers servis. Ma’a Esther, tata Rita, Brondon, Yannick ont bien léché les doigts. Des plats accompagnés de vin rouge et de bières. Mais pas de bouteilles d’eau sur la table. C’est quand Brondon, un des mangeurs de taro, a eu un peu le vertige pour avoir trop appuyé sur la bouteille de vin rouge (et moins sur la sauce jaune) qu’on a dû sortir la seule bouteille d’eau au frigo pour l’aider à calmer le feu dans son ventre.

La corvée de l’eau continue

Et mon amie Martha qui avait passé la commande de Taro depuis la veille, n’a pas pu être servie. On a dû s’excuser auprès d’elle, lui promettant que ce n’était que partie remise. Elle s’apprêtait déjà à prendre la route pour venir déguster son plat chez moi. Ça ne se fait vraiment pas de ne pas pouvoir donner à manger à quelqu’un à cause de l’eau. Bon Dieu. Un jour de réjouissances en plus.

Le pire, c’est après les réjouissances. Quand les assiettes sales sont entassées à la cuisine. Cette odeur nauséabonde qui se dégage et embaume toute la maison. Ca aurait été du riz ou des tubercules, ça passerait encore. Mais des assiettes salies par le taro ou le Eru !!! vous avez une idée ? Heureusement, nous croyons en l’Eternel. Nous avons veillé et prié. Et certaines nuits, toujours vers 3h du matin, le bon Dieu nous a envoyé de l’eau dans les robinets. L’eau recueillie a permis de laver les assiettes et de les ranger. Mais les fêtes m’ont laissé un goût amer au travers de la gorge.

ODD 6

Enfin les fêtes sont passées, mais la corvée de l’eau continue. Il faut toujours se réveiller comme un zombie dans la nuit vers 2h pour vérifier si l’eau coule des robinets. Quand je lis l’ODD 6 j’ai la larme à l’œil. Cet Objectif du développement durable vise un accès universel et équitable à l’eau potable, à l’hygiène et à l’assainissement d’ici 2030, en particulier pour les populations vulnérables. Il appelle également à une gestion durable de cette ressource et mentionne la réduction du nombre de personnes souffrant de la rareté de l’eau.

Mathias Mouendé Ngamo

A lire demain, dans le cadre de cette campagne digitale #LeauCestLaVie, le billet de Boutchouang Nghomsi intitulé: « L’eau cette denrée précieuse devenue si rare«